De cendre et d’été

Ash grogna de frustration. Elle venait de passer des heures sur le canapé inconfortable, entourée de pénombre et d’idées plus noires encore. Elle avait fini le plat de cookie et avait bien dû reconnaître que la recette n’était pas la meilleure. Elle y avait pourtant mis tant d’amour et de beurre. C’étaient les ingrédients d’un gâteau réussi, disait toujours sa mère.

Elle ne cessait de ressasser les paroles de Quentin. Elle aurait voulu pouvoir démonter chacun de ses arguments uns à uns. Elle s’imagina ouvrir le café, qui deviendrait un succès immédiat. Cela lui prouverait à quel point il avait eu tort. Il s’excuserait et elle se montrerait magnanime. Ou non. Elle rencontrerait un acteur hollywoodien, venu goûter l’une de ses fameuses pâtisseries, qui tomberait sous son charme et la soutiendrait tandis qu’elle montait sa franchise internationale. Quentin s’en mordrait les doigts jusqu’à la fin des temps. Même à sa mort, son esprit viendrait hanter le premier café qu’elle aurait ouvert…

Quelle heure était-il ? Il fallait qu’elle dorme. Elle avait besoin de mettre son cerveau sur pause. Et le canapé avait beau se marier parfaitement avec l’inspiration rétro chic du salon, il n’était pas confortable pour un sou.

Elle se glissa dans la chambre en prenant soin de ne pas faire de bruit. Quentin avait l’air de dormir. Sa respiration était lente et profonde. Bien. Elle n’avait aucune envie de lui parler. Elle s’allongea, mit son téléphone à charger et l’ayant sous la main, ne put résister à ouvrir son tableau d’inspiration Pinterest. Tout y était si beau, si prometteur, si juste ; les couleurs, les idées de décoration, l’ambiance générale.

Elle reposa le téléphone avec un soupir. Demain, pensa-t-elle, les yeux perdus dans la pénombre, demain je regarderai les chiffres de plus près.

Ash n’entendit pas Quentin partir. Quand elle se réveilla, il n’y avait qu’une note sur l’oreiller.

Je m’excuse. Appelle-moi.

Poubelle.

Elle se fit un café et s’installa avec son ordinateur à la table de la cuisine. Il était temps de penser argent. Elle n’avait pas d’économies et ne voulait pas demander à ses parents de lui prêter quoi que ce soit. Non seulement ils refuseraient, mais Ash voulait aussi qu’ils profitent de ces premières années de retraite au maximum. Ils avaient déjà un long voyage de prévu dans quelques semaines. Quel genre de fille serait-elle si elle leur demandait de se priver de ce genre d’aventure ?

Sa seule option était donc la banque. De combien aurait-elle besoin ? Elle chercha le prix moyen d’un loyer commercial dans les quartiers qu’elle avait ciblés et faillit recracher son café par le nez. Même en élargissant vers des coins de Paris moins en vue, les valeurs affichées restaient ridicules. Elle continua sa recherche en lisant des témoignages de propriétaires ou ex-propriétaires de cafés. Ceux-ci s’étalaient sur pages après pages de forum. Ce qu’elle y trouva fut loin d’être encourageant. « Dur » fut le mot qui revint le plus.

Ash finit par fermer l’ordinateur. Elle se frotta les yeux, se prit la tête entre les mains. Et maintenant ? Elle avait besoin de sortir. Marcher. Se changer les idées.

Elle se leva, détourna les yeux lorsqu’elle passa dans le salon pour ne pas voir ses notes encore étalées sur la table basse. Il ne lui fallut que quelques minutes pour être prête. Elle n’avait envie que de confort, de gros pulls, de leggings molletonnés et d’écharpes interminables. Elle cacha ses cernes derrière des lunettes de soleil et sortit dans la grisaille parisienne.

Les rues autour de son immeuble étaient calmes à cette heure de la matinée. Ash marcha en direction de la Seine, les pensées dérivantes, l’esprit un peu plus en paix. Si l’idée du café n’était pas aussi faisable qu’elle se l’était imaginé, alors que lui restait-il à faire ? Elle n’avait pas terminé de mettre son CV à jour. Ce serait en haut de sa liste de priorité. Quoi d’autre ? Contacter d’anciens camarades de sa promotion. Qui serait susceptible de la recommander ? Elle n’avait pas été une étudiante modèle. Elle pourrait s’inscrire au chômage. Elle n’aurait pas droit aux prestations mais peut être auraient-ils des pistes, des conseils…

Ash continua à ajouter des éléments à sa liste mentale, jusqu’à ce qu’elle reconnaisse une rue. Depuis combien de temps marchait-elle ? Si elle tournait à la suivante… oui ! Le Moulin. Était-ce un signe ? Son inconscient qui l’avait guidée jusque-là ?

Elle s’arrêta devant la vitrine. Dans la salle, deux femmes d’un certain âge discutaient allègrement, deux grosses parts de cheesecake posées entre elles, quelques étudiants travaillaient sur leurs ordinateurs et un couple de touristes se réchauffaient les mains sur leurs tasses fumantes. L’ambiance était paisible, invitante.

Un rêve. Il était temps de revenir à la réalité.

Elle n’arrêta pas pendant les jours qui suivirent. Quentin ne revint pas sur leur dispute, à part pour l’informer qu’il prendrait en charge le loyer jusqu’à ce qu’elle retrouve du travail. Ash y avait répondu par un lourd silence, qu’elle traîna avec elle comme un cocon chaque fois qu’ils se trouvaient dans la même pièce.

Elle envoya CV sur CV, rédigea un nombre incalculable de lettres de motivation, parcourut annonce après annonce, fit des listes de boîtes susceptibles de l’intéresser, mit à jour tous ses réseaux sociaux professionnels. Elle passa deux entretiens téléphoniques avec des chasseurs de tête et eut bon espoir qu’ils la recontactent. Agnès avait raison. C’était une occasion d’ouvrir de nouvelles portes, d’explorer des pistes qu’elle n’aurait jamais envisagées autrement.

– Ash, tu as une seconde ?

Elle leva les yeux de son ordinateur. Elle ne trouvait plus l’intitulé du poste pour lequel elle avait envoyé sa candidature la semaine précédente. L’annonce avait été retirée. Elle était certaine de l’avoir noté…

– Ash.

Quentin vint s’asseoir à côté d’elle sur le canapé, lui posa une main sur le bras. C’était le geste le plus intime qu’il ait eut envers elle depuis… depuis… Ash était incapable de se souvenir de la dernière fois qu’il l’avait approchée. Elle se tourna vers lui, sa curiosité piquée au vif.

– Deux choses et ensuite je te laisse te remettre au travail. D’abord, je voulais te dire que j’étais fier de voir à quel point tu prends cette recherche au sérieux. Je suis désolé d’avoir été aussi brutal l’autre jour, mais je sentais que tu avais besoin d’être un peu secouée.

Son cœur se pinça. Le souvenir était encore douloureux. Elle n’était pas près de le remercier, mais peut-être un peu plus de lui pardonner.

– Deuxièmement, je voulais te rappeler que demain c’est l’anniversaire de la boîte. Tu te souviens que je t’avais dit qu’il y aurait une fête ? On est tous censés inviter quelqu’un. Le boss dit que c’est important pour créer un esprit d’équipe, tisser des liens dans un cadre un peu différent.

Il leva les yeux au ciel. Quentin n’avait jamais été un fervent défenseur des activités de team building.

– Tu veux toujours venir avec moi ?

Ash considéra la question. En avait-elle envie ? Pouvait-elle dire non ? Elle ne connaissait aucun de ses collègues. Il en mentionnait quelques-uns régulièrement mais elle ne les avait jamais rencontrés. Ce serait l’occasion de mettre des visages sur ces noms, de voir avec qui Quentin partageait le plus clair de son temps.

– Ok.

Il sourit, lui serra le bras et repartit vers la cuisine. Ash hésita à le suivre. Ils pourraient cuisiner ensemble, comme ils le faisaient au début de leur relation. Elle allait se lever quand elle entendit le téléphone de Quentin sonner. Il répondit, s’esclaffa, commença à parler travail. Ash se rassit, resserra son cocon de silence et se remit au travail.

Son cocon continua à lui coller à la peau le lendemain. Elle reprit du vin dans l’espoir que cela l’aiderait à s’en défaire et chercha des yeux quelqu’un avec qui elle pourrait échanger des banalités au lieu de rôder autour du buffet.

L’homme qui inspectait un sandwich d’un air dubitatif était un bon candidat, plus prometteur en tous cas que le jeune qui s’enfilait poignée de chips sur poignée de chips. Tiens, une femme qui avait l’air de se trouver dans la même situation qu’elle. Elle serait parfaite. Ash fit un pas dans sa direction mais une autre femme l’aborda avant elle. Elles avaient l’air de se connaître. Ash fit la moue, reprit du vin. Elle allait se rabattre sur l’homme au sandwich lorsqu’elle aperçut Quentin, qui riait avec une belle rousse. Il l’avait abandonnée un peu plus tôt dans la soirée pour aller répondre à un mail urgent et n’avait pas été de retour dans la salle de réception lorsqu’Ash avait fini par se décider à sortir des toilettes où elle s’était cachée pendant assez longtemps pour que c’en devienne gênant. Elle espérait que personne ne l’aurait remarqué.

Elle hésita mais voyant qu’il ne la cherchait pas, Ash finit par se joindre à leur conversation.

– Ash, te voilà ! dit-il en la voyant.

Il eut l’air gêné. Pourquoi avait-il l’air gêné ?

– Je te présente ma collègue du département informatique, Valérie. Valérie, Ash.

– Ravie de te rencontrer !

Valérie lui tendit une main. Ash se força à la serrer et à sourire. Elle était superbe. Des tâches de rousseur sur un nez en trompette, une silhouette à tomber, un style inspiré des années soixante. Si elle n’avait pas été trop occupée à la détester, Ash lui aurait sûrement demandé d’où venait son col roulé.

– On a beaucoup travaillé tous les deux ces dernières semaines, Valérie et moi, continua Quentin. Elle m’a bien aidée sur le dossier des Dugrenier.

– Tu veux dire Dugrognon ?

Ils partirent dans un éclat de rire. Alerte. Quentin surenchérit avec une histoire et ils étaient partis sur une lancée qui laissa Ash exclue de la conversation. Elle sourit, finit son vin, s’imagina ce que Laura dirait si elle était là. Un autre collègue les rejoignit. Séb. Ou Stan. Séb. Frank ?

– Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie, Ash ? demanda Valérie.

Quentin ne lui avait jamais parlé d’elle ?

– Je suis consultante en ressources humaines.

– Ah oui ? Dans quelle boîte ? demanda Frank, ou Séb, ou Stan.

– Je suis en recherche d’emploi pour le moment.

Il leva les sourcils, eut l’air gêné.

– Pas de chance.

Il prit une longue gorgée de bière, marmonna une excuse qui incluait le buffet avant de partir avec une grimace. S’éloignait-il d’elle ? Ash ne put cacher son outrage. Valérie ne rata pas l’expression.

– Ce n’est pas facile d’être dans l’entre deux comme ça, mais je suis sûre que tu retrouveras très vite. RH c’est porteur, n’est-ce pas ?

Quentin approuva, changea de sujet. Valérie sourit à Ash. Pourquoi avait-elle besoin d’être gentille par-dessus le marché ? Si elle avait été une peste… Plus de vin. Il lui fallait plus de vin. Et une excuse pour abréger cette torture.

– C’était bien, non ? demanda Quentin en venant se coucher ce soir-là.

– Pour toi, sûrement oui.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Juste que pour les accompagnateurs, ce genre de soirée, ce n’est pas la grosse éclate.

– T’exagères, tout le monde a fait un effort pour t’intégrer. C’est toi qui étais toute silencieuse.

– Vous avez beaucoup parlé travail, je n’avais pas grand-chose à dire.

– Tu n’avais qu’à changer la conversation.

Quentin leva les yeux au ciel.

– Moi, je me suis amusé.

– Tant mieux.

C’est tout ce qui importe, se retint-elle d’ajouter. Il prit son téléphone, sourit en voyant un message, s’allongea pour y répondre, dos à elle. Ash arrangea ses oreillers, resserra son cocon de silence et de solitude, se demanda jusqu’à quand elle allait le porter.

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