Le privilège du confort

Ceux qui vivent dans le privilège ont facilement tendance à oublier la chance qu’ils ont. C’est humain j’imagine, de vouloir toujours plus, ou en tout cas de vouloir protéger ce que l’on a déjà acquis. C’est humain et parfois cela semble aussi être une fatalité de se transformer en vieux cons.

Cons caducs ou cons débutants
Petits cons d’la dernière averse
Vieux cons des neiges d’antan

Georges Brassens

Nous avons tous en nous une âme de vieux con. Les meilleurs arrivent à la taire, à la contrôler. D’autres n’ont pas ce genre de scrupules. Comment reconnaît-on ceux qui laissent libre court à leur con intérieur ?

Ce sont ces automobilistes qui, par temps de pluie, ne veulent pas s’arrêter au passage piéton pour laisser passer ceux qui se mouillent.

Ce sont les individus qui arrivent à la boutique où je travaille et se plaignent des prix d’une manière à éveiller en moi une certaine pitié, voire même de la honte, quand bien même ils ont au bras qui un sac Prada, qui un paquet du Bon Marché, qui un manteau Burberry, qui tous combinés représentent probablement l’équivalent de mon salaire annuel.

Ce sont ceux qui généralisent, qui se laissent aller au cliché, qui ne veulent pas donner une chance à un jeune diplômé (oui mais il y a quelqu’un qui a plus d’expérience et puis les jeunes… ils ne veulent pas travailler), à une femme (dans trois mois elle sera enceinte), à un immigré (les français d’abord !), à un SDF (ils font la manche juste pour s’acheter de la tizz).

Ce sont ceux qui te disent qu’ils galèrent financièrement alors qu’ils gagnent trois à dix fois plus que toi.

Attention, cela ne signifie pas que ces problèmes d’argent par exemple, ne sont pas réels. Je ne doute pas qu’ils le soient et qu’ils créent une vraie souffrance. Mais parfois, faire un pas en arrière et relativiser est nécessaire, surtout lorsque l’on se plaint auprès d’une personne qui n’a jamais touché autant d’argent et qui n’est pas certaine d’un jour en avoir autant. C’est là que deux notions clefs prennent toute leur importance : l’empathie et le respect.

Empathie : faculté de se mettre à la place d’autrui et de percevoir ce qu’il ressent

Sauf que pratiquer l’empathie, ce n’est pas facile, car cela implique de sortir de sa propre zone de confort, d’accepter de voir, de s’indigner, de compatir. Et ça, le vieux con en nous n’aime pas.

Hier, je parlais avec une amie féministe et inspirante, qui me disait que tous les jours, nous avions besoin de faire un travail sur nous-même de construction et de déconstruction. Accepter nos privilèges, accepter que nous sommes toujours l’oppresseur de quelqu’un. A partir de ce moment là, il est possible de construire, de regarder ce qui nous entoure avec assez d’empathie pour aider ceux qui en ont besoin et être plus heureux soi-même car tout d’un coup, l’on prend conscience de notre propre chance.

Or, on a vite fait d’oublier cette chance. Il est si facile de se laisser absorber par ses propres problèmes, par ses propres combats. Il est si facile de se laisser bercer par l’illusion d’une société macronique, où l’on nous dit que tout le monde est capable de réussir si seulement on en veut suffisamment, si on a la gagne, la win attitude. Il est si facile d’oublier que cela est bien plus vrai pour certains que pour d’autres. Par exemple, être une femme et en plus être noire, grosse et oh malheur ! musulmane, et on est assuré de ne pas partir gagnant dans la vie.

Cela n’est pas une excuse pour ne rien faire, pour justifier la passivité et s’apitoyer sur son sort. Ceci est juste un mémo à ceux qui vivent dans le confort, dans la richesse, même relative, pour qu’ils se souviennent qu’ils sont privilégiés. Cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas travaillé dur, qu’ils n’ont pas rencontré eux mêmes des difficultés. Je veux juste signifier que lorsque l’on atteint un certain niveau de confort, il est difficile de se décoller les yeux de son propre nombril assez longtemps pour reconnaître que d’autres ont des obstacles à franchir qui n’ont rien à voir avec ceux qu’ils ont eux mêmes eu à affronter.

Ceci est aussi une lettre à moi-même. Je suis consciente de mon privilège. J’ai grandi dans une famille de classe moyenne, je suis mince, j’ai eu accès à l’éducation et bien qu’issue de l’immigration, je suis blanche.Je suis consciente d’avoir en moi cette petite voix qui juge, qui murmure à mon oreille des paroles de vieux con.

C’est aussi une lettre à mon futur moi. J’espère que si un jour j’atteins un haut niveau de confort, je n’oublierai pas ceux qui ont besoin d’une main tendue, qui n’ont pas eu la même chance que moi. J’espère que je ne m’autoriserai pas à croire que je mérite mieux que d’autres juste parce que j’ai l’impression d’avoir travaillé plus dur. J’espère que je ne ne nierai pas l’importance des combats que d’autres affrontent ou ont affronté. J’espère que je me forcerai toujours à pratiquer l’empathie, à sortir de ma zone de confort, à me rendre compte de mes privilèges.

C’est une lutte quotidienne qui n’en serait pas tant une si tout le monde s’employait à la mener.

3 commentaires sur “Le privilège du confort

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  1. Ce que tu appelle « vieux con », c’est simplement être aigrie 😉 J’ai vu des personnes fabuleuses devenir à force de travailler sans se laisser un jour de relâche, devenir agressive vis à vis de tous, ses clients compris.
    Je me suis toujours dit que le jour où je ne me remettrai plus en question, ça sera la fin de tout lol. C’est une très belle lettre à toi-même.

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    1. C’est juste ! Le temps, les déceptions et la fatigue ont tendance à nous faire perdre de vue la chance que nous avons vraiment. C’est aussi pour ça qu’il faut accepter l’aigreur des autres, sans jamais oublier, comme tu dis, de se remettre en question.
      Count your blessings, comme diraient les anglais.

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