Vieillir

Un corps qui change, qui ne répond plus comme il le faisait avant. La peau qui lâche, se fait moins ferme. Des gestes habituels qui deviennent difficiles. C’est la seule maladie à laquelle on ne réchappe pas : vieillir.

A mon niveau, les effets du vieillissement se ressentent surtout dans certaines situations, lorsque :
– après avoir bu deux pintes de bières un samedi soir, je passe le dimanche à regretter non seulement d’être sortie, mais aussi toutes les mauvaises décisions prises au cours de ma vie ;
– après deux semaines de camping à dormir à même le sol, j’ai de telles courbatures que l’idée d’un matelas ou même d’un oreiller me fait pleurer d’envie et de regret ;
– un adolescent ou un jeune adulte me donne du « madame » ;
– je n’ai plus droit aux réductions pour les moins de 25 ans (adieu musées et autres temples de la culture, nous nous reverrons lorsque j’aurai la carte senior) ;
– les discussions avec les amis tournent plus autour des enfants et de nos carrières qu’autour des derniers exploits d’untel lors d’une soirée passée à abuser du vodka redbull ;
– je préfère une soirée tranquille au bar avec des amis à une énorme fête passée à danser jusqu’au lever du soleil.

En ce moment, je travaille dans une boutique de mode éthique et l’essentiel de notre clientèle a entre 40 et 60 ans, avec une forte dominante féminine. Autant vous dire que l’on réunit là deux éléments critiques, notamment pour les femmes : le rapport au corps et à son vieillissement.
Certaines sont confiantes, sûres de leurs choix et de ce qui leur va ou ne leur va pas. D’autres cherchent des conseils, des mots rassurants, une certaine approbation. Il y en a qui choisissent en fonction de ce que leur mari aime ou n’aime pas, reviennent avec une amie pour avoir un autre avis. La plupart ne choisit que des pièces qui vont masquer des bras trop flasques, des varices trop marquées, un ventre trop arrondi.

Si j’ai entendu des femmes porter sur elles-mêmes des regards parfois sévères, pleins d’autocritique et de jugement…
« Il y a quelques mois à peine, mes bras étaient plus fermes. Et puis la ménopause… »
« Il faut vraiment que je perde du poids, ça ne va pas du tout. »
« Une taille L ? Non, je ne fais pas du L. Je peux vous l’assurer. »
« Vous savez j’ai pris du poids mais avant je n’étais pas comme ça. »

… j’ai aussi assisté à pleins de moments émouvants. Une boutique, c’est un espace plus intime qu’on ne le croirait. Une femme est entrée une fois, un turban autour de la tête, l’air fragile, la démarche mal assurée. « Je sors de chimio et je m’arrête dans votre boutique parce que vous avez de si belles choses. J’ai juste envie de voir de belles choses. » Parfois elles se contentent effectivement de toucher, regarder, apprécier une coupe, une texture. Elles sont heureuses de parler chiffons et nombres de fils. Parfois, elles lèvent le voile sur des souffrances, parce qu’elles ont envie de se confier à quelqu’un ou parce qu’on surprend une conversation, qu’on le veuille ou non.

« Cela fait deux ans que je n’ai plus de nouvelles de ma famille. Ils ne m’appellent pas. Je ne les appelle pas. »
« J’étais une très bonne chanteuse, j’avais une si belle voix. J’ai pris des cours mais c’était instinctif chez moi. Mais j’ai dû être opérée et depuis… Je ne veux même plus essayer. »
« Mon père ne sortira plus de l’hôpital. Il y est entré la semaine dernière, il n’en sortira plus et il le sait. Je peux voir dans ses yeux une immense tristesse, un renoncement. »

Elles ont le don pour me toucher ces clientes. Elles me font rire, m’énervent, me captivent, m’inspirent, m’émeuvent. Elles me parlent de temps passés, de regrets, de désirs, d’envies. Elles me renvoient à mes propres choix, à mes doutes, à mes peurs.

En ce moment, je vis chez mes parents et tout comme mes clientes, ils vieillissent. C’est étrange, si étrange, de les voir se transformer. Les cheveux qui sont plus fins, plus blancs. Les siestes de l’après midi qui deviennent nécessaires. Les promenades qui se font plus courtes, moins soutenues. Une santé qui se fait plus fragile. Ils doivent aller plus souvent chez le médecin, ma mère a dû passer plusieurs semaines à l’hôpital.

Ils acceptent les changements plutôt bien, ou du moins ils en ont l’air. Je les entends parfois se plaindre d’une articulation qui les gêne, d’une robe trop courte ou trop moulante « pour mon âge ».

Mais ils restent actifs et curieux. Ils voyagent, apprennent, s’abreuvent de découvertes. Ils s’inquiètent, bien sûr, le mal de tout parent.
« Tu as pensé à ta retraite, ma fille ? Ca arrive plus vite qu’on ne le pense. »
« Tu vas sortir comme ça ? Tu vas avoir froid. Prends un pull. Prends un pull ! [insérer ici un commentaire grommelé en espagnol]. » Il faut savoir que la mamita est mexicaine et comme toutes les mamans mexicaines, elle est convaincue que je risque à tout moment de mourir de froid, même en plein été.

Et ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter.

Je m’inquiète lorsque je suis loin et que je sais qu’ils ne me disent pas tout. Ils me cachent une maladie pour que je ne me fasse pas de souci à l’autre bout du monde, là où je ne peux de toute manière rien faire. Je m’inquiète de ne pas passer assez de temps avec eux, de ne pas assez profiter de leur présence. Je m’inquiète d’avoir trop peur de m’éloigner pour vivre ma vie.

Vieillir, c’est faire face à notre propre mortalité et à celle des êtres aimés. Vieillir, c’est accepter un corps qui mue, une saison qui change, le caractère cyclique de la vie. Vieillir est inévitable, passionnant, fait d’apprentissage, de progrès, de victoires. Parfois, c’est aussi difficile.

Je sais que s’inquiéter ne sert à rien, que la peur ne fait que nous retenir et ne nous permet pas d’aller de l’avant. Je sais que vieillir est une belle chose par bien des égards. Mais aujourd’hui, j’avais envie de tristesse, de parler de choses qu’on n’évoque pas facilement au risque de déprimer tout son entourage, de partager une émotion, un petit soupir.

4 commentaires sur “Vieillir

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