La famille Guinot

– C’est là ? demanda Suzie.
Ils roulaient à vitesse réduite sur une petite route en pente. En haut, il n’y avait qu’une seule maison. Elle était blanche, longue, deux étages, avec un jardin propret et une vue imprenable sur la campagne environnante.
– Oui, le portail est même ouvert, dit Ray.
Ils s’engagèrent sur l’allée et se garèrent à l’ombre d’un arbre.
– Papa ! s’exclama Ray en sortant de la voiture.
Son père partit de son grand rire qui ressemblait à une toux et écarta les bras. Ils s’étreignirent avec affection, se donnant des grands coups dans le dos.
– Suzie, toujours aussi jolie, dit-il en riant.
Il faisait la même plaisanterie à chaque fois qu’ils se voyaient. De petite taille et les cheveux grisonnants, il avait un foulard noué autour du cou à la Saint-Exupéry.
– Alphonse, comment allez-vous ?
Sa réponse se perdit dans des cris d’enfant.
– Tonton Raymond !
– Doucement les filles ! Suzie, comment fais-tu pour maintenir cette silhouette ? Viens là que je t’embrasse.
Céline lui posa un baiser bruyant sur la joue. Contrairement à ce qu’elle pouvait dire, et malgré deux grossesses, elle avait toujours un corps de jeune fille.
– Entrez, Vincent est dedans.
– Ray m’a dit que vous aviez dû déménager, dit Suzie alors qu’elles se dirigeaient vers la maison bras dessus bras dessous.
– On n’arrivait plus à joindre les deux bouts. Vince trouve des missions d’intérim, mais tu sais comment ça se passe, jamais rien de très régulier. Et avec mon salaire, ce n’était pas assez. Heureusement la maison est grande, on ne se marche pas sur les pieds. Et les filles adorent leur papi.
– Jérôme est là ? demanda Ray, une valise dans chaque main.
– Il a dit qu’il viendrait pour le déjeuner. Mais tu connais ton frère, on ne peut jamais être sûrs.
– D’ailleurs, je vous préviens ce n’est pas prêt. On s’est levés tard ce matin.
– On a ramené le dessert avec Suzie.
– Des meringues ? Dis moi que vous avez pris des meringues ? demanda Céline.
– Des merveilleux.
– Je vous adore !
– Pose tes valises dans l’entrée et viens avec moi, Ray, dit Alphonse. J’ai trouvé des roches extraordinaires pendant la dernière…
Le reste de sa phrase se perdit alors qu’il entraînait son fils vers un petit salon où il gardait sa collection.
– Bon, j’imagine que la cuisine ça va être pour nous deux, dit Céline.
– La division des tâches ce n’est pas encore ça.
– Tu m’en diras tant.
Céline ouvrit plusieurs placard et en inspecta les contenus.
– Des pâtes ça te va ?
– Très bien. Elles sont où les casseroles ?
– … parce que les massifs de granit ce n’est pas l’idéal.
Alphonse réapparut dans la cuisine, ouvrit le frigo et tendit une bière à Ray.
– Vincent, tu en veux une ? Vincent m’a aidé à réparer le Balaguère.
– Tu voles encore dedans, papa ? Le truc a au moins quarante ans.
– Il crachote un peu et il faut l’aider au démarrage mais il…
Ils repartirent vers le salon. Suzie eut le temps d’apercevoir Vincent avant que la porte ne se referme.
– Je vais appeler Jérôme, dit Céline en sortant son téléphone d’une poche. Je crois qu’il s’est trouvé quelqu’un.
Elle cala l’appareil entre son oreille et son épaule et sortit des ingrédients du frigo.
– Il répond jamais.
Elle pianota un instant.
– Maman, Delphine elle veut pas jouer avec moi.
– Papi est dans le jardin, mon amour.
– Papi ! cria-t-elle avant de repartir en courant.
Céline rangea son téléphone.
– Et vous alors ? Pas de bébés en vue ?
– Pas tout de suite. Ray en veut mais je ne suis pas sûre d’être prête.
– Ah ça. Je sais pas si on est vraiment prêts un jour. Tu veux un verre ? Tiens, Jérôme qui répond.
Elles terminèrent de préparer le déjeuner et ils se mirent à table dans le désordre. Ray chassa une de ses nièces pour pouvoir s’asseoir à côté de Suzie. Les réunions familiales étaient en général assez animées. Elles avaient jusque là eu lieu dans la maison de Vincent et Céline, plus facile d’accès pour Jérôme et Ray qui vivaient en ville.
– Ca va, Suzie chou ?
– Regarde-les tous les deux, on dirait un jeune couple.
– Nous ça fait longtemps qu’on a perdu tout romantisme.
– Je ne me rappelle plus de la dernière fois où Vincent m’a appelée Céline. Maintenant c’est « maman ci », « maman ça »…
– On devrait se faire un weekend en amoureux.
– On va à la mer ? s’exclama l’une des petites.
– Papi Alphonse va vous emmener, dit Céline.
– Tiens passe moi le vin au lieu de dire des bêtises, dit le concerné en tendant le bras.
– Il devient grognon avec le temps.
Il renversa du vin sur la table alors qu’il riait.
– Vous voulez me mettre à la porte où quoi ? Papi Alphonse il est pas encore périmé.
– Comme les yaourts ?
– Non, Delphine, chérie. Papi a bu trop de vin.
– Ray, fils, promets-moi que demain tu vas venir faire un tour dans mon avion.
– Papa…
– Même Vincent est monté dedans !
– Ray, n’y va pas. Cette machine c’est l’enfer.
– Tu as l’estomac plus accroché, tu n’auras pas de problème. Si tu veux je te laisse décoller.
– Je crois que Vince en a plus envie que moi.
– Vincent est interdit de séjour dans le Balaguère depuis qu’il a repeint l’habitacle.
Céline poussa une exclamation dégoûtée.
– Vous avez raté un sacré spectacle.
L’après midi continua sur le même rythme. Alphonse les entraîna jusqu’à son hangar, puis ils rentrèrent par la rivière. Il chargea ses deux petites filles d’inspecter les galets à la recherche d’un type de roche. Vincent râla et Ray les força à accélérer le pas. Ils profitèrent du beau temps pour faire des grillades sur un feu de camp. Alphonse les régala d’histoires improbables et d’aventures de vol jusqu’à ce que Céline décrète que l’heure du coucher avait été dépassée depuis bien trop longtemps.
– Tu ne dors pas ?
– Ah c’est toi papa. Non, j’arrivais pas à m’endormir et j’ai entendu la télé.
Il se laissa tomber dans le canapé.
– Suzie s’est endormie comme une pierre. Tu regardes quoi ?
– Un vieux film de Tati. Comment ça se passe ton travail ? Ton boss s’est calmé ?
– Ca va mieux. Des longues heures mais ça me plaît. Tiens, regarde qui voilà.
– Vous dormez pas ?
Vincent s’installa dans le fauteuil.
– J’étais venu chercher un verre d’eau.
– Votre mère aurait été furieuse de nous trouver là tous les trois.
Alphonse eut un petit rire triste.
– T’as parlé avec Jérôme récemment ?
– Il me téléphone de temps en temps.
– Il disait qu’il allait peut être venir demain, dit Vincent.
– Il dit ça à chaque fois. Passe la télécommande, y’a pas autre chose ?
– C’est bien Tati.
– Tu l’as déjà vu dix fois ce film.
– On va peut être déménager avec Suzie. On a visité un appartement qui nous a bien plu.
– Vers où ?
– Pas très loin du nôtre en fait. Mais il y a une chambre en plus.
– Oh ! Ca laisse entrevoir des bonnes nouvelles.
– Vous me gâtez mes fils.
– Tiens laisse ce film, il est bien.
– Oh non, je l’ai déjà vu. Vous allez voler demain alors ?
– Ray voulait juste que je le supplie.
– La journée devrait être dégagée, on va avoir une super vue. Tu veux pas venir ?
– Non merci, je suis mieux les pieds sur terre.
– T’es sûr ? C’est moi le pilote.
– Encore pire que papa. Je parie que tu vas faire un looping dès les deux premières minutes.
– Si tu viens, je promet d’être calme.
– J’en doute.
– Tu viens alors ?
– Non.
– C’est pas moi qui vais insister, dit Alphonse.
– Ca va, c’est moi qui ai nettoyé.
– Bonjour le cauchemar.
– On devrait aller dormir. On a une longue journée demain.
– On est bien là.
– Rendez-moi cette télécommande. Vous avez des goûts vraiment trop minables.
– Vince ?
– Ciel ! Ma femme !
Elle apparut en haut des escaliers.
– Tu viens pas te coucher ?
– Le devoir m’appelle. Bonne nuit.
– À demain dans les airs.

– Tu es prêt ? cria Alphonse.
Ray était assis dans la cabine du Balaguère. Ils portaient chacun un casque blanc. Les autres s’étaient réunis à bonne distance mais les voix portaient dans la vallée.
– Attention je vais pousser. Il va falloir mettre les gaz.
Alphonse s’arc-bouta contre l’avion et il commença à rouler mollement.
– Mets les gaz !
Il commença à courir.
– Non mais accélère ! Accélère !
Alphonse sauta dans l’avion juste à temps. Les roues quittèrent le sol et tout le monde cria des encouragements, puis des moqueries lorsqu’il retomba aussitôt.
– Il faut accélérer ! cria Alphonse en sortant pour pousser à nouveau. Vas-y ! Accélère !
La deuxième tentative fut la bonne. Ils s’élevèrent à toute vitesse dans le ciel bleu. Comme prévu par Vincent, Ray monta presque à la verticale et fit un grand looping. Ils restèrent suspendus la tête en bas et Suzie fut heureuse de ne pas être dans le cockpit. Ils revinrent vers le sol mais n’eurent pas le temps de redresser. L’avion tomba comme une pierre. Le nez s’écrasa dans le sol. La moitié arrière rebondit et les sièges se détachèrent. Un fut projeté en arrière et l’autre fut catapulté vers le ciel. Le premier s’immobilisa avec raideur après une longue glissade. Le second réapparut dans l’éclat éblouissant du soleil sur la vallée. Un casque blanc puis un corps heurtèrent le sol avec un sinistre bruit de mouillé.

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